Nos régions
Carte de la France - Grand-Est
Carte de la France - Bourgogne-Franche-Comté
Carte de la France - Île-de-France
Carte de la France - Occitanie
Carte de la France - Haut-de-France
Plus

CHER 7ÈME ART, À QUAND PLUS DE DIVERSITÉ ?

La diversité est large et encore trop peu présente dans les films et les séries. Ici, j'aimerais aborder le sujet de la représentativité des femmes grosses sur le grand et le petit écran...

J’ai toujours été plus ou moins grosse, depuis mon plus vieux souvenir et cela jusqu’à aujourd’hui, au début de ma trentième année. J’ai donc, comme une triste évidence, été très vite obnubilée par mon corps, ses formes et l’aspect qu’il renvoyait dans les miroirs, qui était à des années lumières des représentations médiatiques et culturelles auxquelles j’étais confrontée. En parallèle, j’étais fascinée par le cinéma et je visionnais beaucoup de films et de séries.

Si je vous raconte une partie intime de ma vie, c’est parce qu’au fur et mesure de l’appréhension de mon corps et de ma découverte du 7ème art, des interrogations ont commencé à fuser dans ma tête : Pourquoi n’y avait-il presque pas de personnages de femmes grosses ? S’il y en avait, pourquoi avaient-elles toujours les mêmes caractéristiques, les mêmes rôles ? Pourquoi les hommes gros étaient parfois mieux valorisés que les femmes grosses et plus présents dans les films et les séries ?

Car en tant que jeune femme grosse en train de se construire, je cherchais désespérément des modèles à qui m’identifier. La réalité me rattrapait et je peinais malheureusement à en trouver. Je cherchais des héroïnes avec le même physique que moi, mais celles-ci ne semblaient pas exister beaucoup… Encore aujourd’hui, plus je visionne d’œuvres cinématographiques et plus ces questions restent en suspens dans ma tête.

Il a quelques semaines, avant le début du film que j’étais allée voir, est passé la bande annonce du film Ad Bestas[1], avec les excellents Marina Foîs et Denis Ménochot. Les deux acteurs – elle mince et lui gros – forment un couple à l’écran et sont les héros principaux du film. Juste en observant cela, je me suis fait la triste réflexion que l’inverse ne serait pas envisageable. Qu’on ne montrerait pas un couple hétérosexuel, avec une femme grosse et un homme mince, sans que le poids et le corps de la femme ne soit un sujet à part entier du scénario. Comme une obligation de justifier ce couple qui pourrait être perçu comme « anormal ». A l’image de la vague de harcèlement subie – dans la vraie vie – par la créatrice de contenu américaine Alicia McCarvell, lors de la publication d’une vidéo Tik Tok d’elle et de son mari. Les foules se sont enflammées de voir une femme grosse mariée à un homme grand et musclé, criant toutes les hypothèses possibles (son mari serait gai, il resterait pour l’argent, il mériterait mieux, etc.). Comme si l’amour entre ces deux personnes était tout simplement impensable[2]. Cette situation est loin d’être anodine et démontre tout le travail de déstigmatisation des corps gros qu’il reste à faire et dont le 7ème art à un rôle à jouer.

C’est pourquoi, j’aimerais ici, mettre en lumière comment les films et les séries, lorsqu’ils introduisent des personnages de femmes grosses, le font en grande majorité, par le biais de stéréotypes récurrents. J’aborderai également la nécessité d’apporter plus de diversité au 7ème art, puis l’importance, trop sous-estimée, du besoin de représentation et du rôle majeur du petit et grand écran. Pour cela, je vais donc plus particulièrement m’intéresser aux personnages genrées femmes et grosses. Ce terme est celui que je vais utiliser, contrairement à celui d’obèse, qui est un terme médical, car toutes les personnes grosses ne sont pas forcément malades.

Des traitements scénaristiques clichés

On observe, à travers la composition des couples hétérosexuels fictifs, dans les films ou les séries, moins de diversité de types de corps lorsqu’il s’agit du personnage féminin, que lorsqu’il s’agit du protagoniste masculin. En effet, il semble plus accepté, de la figure masculine, qu’elle soit en surpoids, chauve, avec des cheveux blancs ou grisonnants, ou qu’elle ne corresponde tout simplement pas à la norme de beauté actuelle. Car bien que les hommes soient touchés par des injonctions sur leur corps, tous les personnages masculins d’une même histoire ne sont pas minces et musclés. Car, outre les personnages principaux, d’autres personnages masculins secondaires, dont la morphologie n’entre pas dans le moule, ont une place légitime dans le scénario. Et cela est une très bonne chose !

Mais alors, lorsqu’il s’agit de la figure féminine, notamment d’un couple, il semblerait que celle-ci doive impérativement correspondre à ce que nous attendons d’une femme, à savoir, qu’elle soit surtout mince, puis si possible belle. Nous sommes plus intransigeants quant au physique de la femme. Il existe plusieurs exemples, de films ou de séries, où le personnage masculin est un homme lambda, au physique moyen, voire gros, mais toujours en couple avec une femme mince et de préférence belle.  Une situation que l’on retrouve notamment dans la série à succès Stranger Things[3] avec les couples Joyce/Sam (saison 2) ou Joyce/Hopper (saison 3-4). Joyce correspond à ce standard de beauté actuel (mince, blanche, traits du visage fins, etc.), tandis que Hopper et Sam sont deux hommes ayant de l’embonpoint, voire gros, mais ils sont surtout très attachants et sont des protagonistes clés de l’intrigue. Leur courage et leur bienveillance sont acclamés et à aucun moment le choix amoureux de Joyce n’est questionné. Il en va de même avec les deux jeunes Ned et Betty ou la dynamique amoureuse entre Happy et Tante May, dans la saga des derniers Spider-Man[4]. Les deux femmes répondent également aux critères physiques socialement valorisés et leur choix ne paraît pas non conventionnel, tant leurs love interests ont un rôle apprécié au sein de l’intrigue. Nous pouvons également retrouver le même schéma dans le film romantique The Holiday[5], à travers la romance entre Iris et Miles.

Cependant, il semblerait impensable qu’une femme grosse puisse être la conjointe de quelqu’un, sans que son poids ou le fait qu’elle ne rentre pas dans le moule sociétal, ne devienne un sujet à part entier du scénario. Il existe encore trop peu de couple hétérosexuel – et encore moins lesbien – où la femme ne répond pas à l’injonction de la minceur, et lorsque cela est le cas, le couple est pointé du doigt – positivement ou négativement – et il semble presque vital, de relever cette « anomalie ». A l’image du très problématique film, L’Amour extra-large[6]. Ici le personnage principal, Tony, qui suite à l’hypnose d’un gourou transformant sa manière de voir les femmes, tombe amoureux de Rosemary, une femme grosse. Son meilleur ami – qui pourtant n’est pas mince non plus – ne comprend donc pas le choix de Tony et critique constamment celui-ci. Bien que Rosemary soit peinte comme une très bonne personne, elle est malheureusement constamment ramenée à son physique. Peu importe ses bonnes actions ou ses qualités personnelles, elle restera l’anomalie de leur romance. Également, la série britannique, My mad fat diary[7] expose bien l’image du couple parfait – ceux qui vont bien ensemble – que la société nous renvoie, à travers son personnage principal, Rae et son histoire d’amour avec Finn. Rae jongle entre sa santé mentale très instable, le dégoût qu’elle porte pour elle-même et son corps, ainsi que l’intérêt que lui porte Finn (le beau gosse du lycée). Il y a cette scène particulièrement douloureuse, où Rae et Finn entrent, main dans la main, le premier jour de la rentrée. Rae est obnubilée par les regards se posant sur eux et les chuchotements aux alentours. Elle finit alors par lâcher la main de Finn et fuir les lieux. Cette scène reflète parfaitement cette pression, de ne pas correspondre, en tant que femme, aux attentes de beauté et comment un couple composé par une femme grosse et un homme considéré comme beau, peut-être perçu comme inhabituel et relevant de l’anomalie.

Aujourd’hui, quelques films et séries tentent d’introduire des personnages de femmes grosses, mais leur traitement narratif est bien trop souvent lié à leur poids et leur corps, confrontés à ce qui est valorisé et attendu par la société occidentale actuelle. Dans la série à succès, This is us[8], Kate est une femme grosse, dont la première saison s’est beaucoup focalisée sur sa corpulence et son envie de perdre du poids, tandis que les saisons suivantes ont, heureusement, évolué vers son épanouissement personnel. Nous sommes passés d’une narration basée sur son poids, à une diversité de sujets la concernant, tels que la maternité, la recherche d’un emploi qui lui plaît, sa relation amoureuse, etc.  Il en va de même pour Jill dans Some freaks[9], qui souhaite, tout au long du film, être acceptée et aimée, et cela passe pour elle par un parcours de perte de poids. Elle est notamment confrontée à l’oppression – le fat shaming[10] – et la fétichisation, lors d’une soirée où des hommes populaires invitent plusieurs grosses femmes afin de les humilier et d’obtenir des relations sexuelles avec elles. Le dernier exemple que je vais citer est celui de Maximilienne – dite Max – dans la 2ème saison de Mental[11], une très belle série sur la santé mentale des jeunes. Atteinte de trouble du comportement alimentaire (anorexie et boulimie), Max est perpétuellement en colère contre tout le monde, mais en particulier contre son propre corps, qui a drastiquement changé et ne correspond plus à ce culte de la minceur valorisé par la société.

Mais lorsque l’histoire des personnages de femme grosse n’est pas focalisée sur leur corps et leur poids, Celles-ci sont représentées à l’écran par l’intermédiaire de rôles stéréotypés.

Des rôles stéréotypés

Tout d’abord, nous avons la funny fat friend – cette amie fidèle, drôle, qui se moque de son corps et qui passe, par ses actes ridicules, pour une personne naïve, voire bête. Nous retrouvons là le personnage d’Amy – ou Amy la baleine – du film musical Pitch perfect[12]. Dans presque chacune des scènes où Amy apparaît, elle est montrée comme une personne fainéante – elle se cache même dans les gradins pour éviter de faire du sport – grotesque, embarrassante ou encore dont le corps peut facilement se prendre des coups sans ressentir de la douleur (la chute dans les escaliers dans le 2ème volet de la trilogie). Amy n’est pas quelqu’un de drôle, mais on rit d’elle par l’intermédiaire de la mise en scène absurde de son personnage. Elle est constamment tournée en ridicule. Si bien que son personnage nous renvoie parfaitement aux clichés liés aux personnes grosses, dont notamment la paresse, la stupidité ou encore la gourmandise.

On retrouve également ce même type de stéréotype à travers celui de Millie dans le film Netflix Dumplin[13]. Bien que cette dernière excelle finalement et gagne le prix de 1ère dauphine dans un concours de beauté, elle passe tout le long du film pour une femme naïve et sans grande intelligence. Nous pouvons également citer les deux femmes grosses du film Mes Meilleures amies[14].

Tout d’abord, il y a Megan qui est montrée comme aimant beaucoup manger – évidemment… c’est la première qui se précipite pour aller entrer dans un restaurant ou vers le buffet – et, soi-disant, à l’aise dans son corps. Mais encore une fois cela passe par des situations où elle est constamment mise grotesquement en scène et où son corps ne devient qu’un élément risible du film. Il en va de même pour Brynn, la colocataire du personnage principal, avec notamment cette scène particulièrement malaisante, où elle affiche son horrible tatouage au dos, en train de s’infecter.  L’humour est par essence un partage. Nous rions ensemble. Si en revanche l’objectif est de rire d’une personne, sans l’inclure, nous tombons rapidement dans la moquerie, qui dans ce cas-là, est particulièrement volontaire et blessante.

Fat shamer autant les corps gros, en faisant passer cela comme de « l’acceptation de soi », c’est continuer de véhiculer une image dégradante des femmes grosses. Dans son spectacle Nanette[15], Hannah Gadsby – humoriste, actrice et écrivaine australienne – prononce cette phrase, qui a beaucoup raisonné en moi :

« I have built a career out of self-deprecating humour, and I don’t want to do that anymore… when it comes from somebody who already exists in the margins… it’s not humility. It’s humiliation[16] ».

Tout est dit avec brio. Se ridiculiser soi-même, pour soi-disant devancer les autres, ne fera jamais avancer les mentalités… En effet, créer des personnages gros, qui représentent tous les clichés que la société pose sur eux et dont la corpulence sert de levier humoristique, entretient la haine envers les personnes grosses et ne leur permet en aucun cas de s’estimer comme individus à part entière. En tant que femmes grosses, nous sommes déjà sous-représentées dans les médias ou les œuvres culturelles. Nous faisons partie des minorités discriminées et faisons face en permanence à de la grossophobie [17] (la stigmatisation des personnes grosses). C’est pourquoi, mettre en scène des femmes grosses ridiculisées, sans que cela ne soit dénoncé, ou – pire – se moquant d’elles-mêmes, c’est banaliser qu’il est acceptable de rire des personnes grosses. C’est finalement ne pas les prendre au sérieux, mais aussi considérer que toutes les personnes grosses sont pareilles. Ainsi, nous avons besoin de plus de personnages gros, détachés de ces clichés, redondants et réducteurs, mais aussi de leur simple apparence physique.

Ensuite, lorsque les femmes grosses dans les films et les séries ne sont pas dévalorisées, elles sont fétichisées. En effet, nous avons la protagoniste grosse qui semble être à l’aise avec son corps à travers une hyper sexualisation de celui-ci. C’est le cas notamment de Félicia dans la nouvelle série humoristique Single drunk female[18] ou aussi de Kat dans la série dramatique Euphoria[19]. Toutes les deux exhibent leur corps, habillé de vêtements sexy et/ou provocants. Félicia est une femme qui a une sexualité débordante, tandis que Kat explore la sienne à travers le rôle de cam girl, tout en découvrant la fétichisation que portent des hommes sur son corps.

Si nous voyons ici deux femmes qui semblent prendre le pouvoir, cela est toujours par l’intermédiaire de leur corps et en se montrant surtout très féminines (très maquillées, portant des vêtements genrés très féminin, etc.). Une femme grosse doit redoubler d’efforts esthétiques et de féminité pour légitimer son existence. Si aux yeux de la société, elle se « laisse aller » à porter des joggings, des vêtements amples ou à sortir sans maquillage, elle sera d’autant plus jugée comme une personne négligée, sans volonté et s’ensuivra, par association d’idées, tous les clichés vus précédemment, à son sujet. C’est notamment, le cas de Monica dans la série culte Friends[20] ou de Patty dans la série Insatiable[21]. Leur point commun – autre que l’utilisation très problématique du fat suit[22] – est la mise en scène d’un avant/après, entre une femme grosse montrée comme négligée, vêtue d’habits informes, puis qui, avec beaucoup de kilos en moins, change radicalement et s’habille soudainement de manière très féminine. Nous associons donc l’idée qu’être gros, c’est être mal habillé et surtout c’est être moche. Si bien qu’à l’inverse pour légitimer une femme grosse à l’écran, il y a comme une injonction à ce que celle-ci réponde aux normes de féminité. Il ne semble donc pas y avoir beaucoup de juste milieu.

Enfin, Le 3ème grand rôle réservé aux femmes grosses dans les œuvres culturelles, est celle de la méchante. Un phénomène que l’on observe, par exemple, beaucoup dans les films d’animation, d’Ursula dans la Petite sirène[23], à la Reine de cœur dans Alice au pays des merveilles[24], en passant par la sorcière des Landes dans le Château ambulant[25]. Toutes les trois sont grosses, ont également des traits particulièrement grossiers comparé aux autres protagonistes et tyrannisent les personnages principaux. Au cinéma, nous pourrions également relever le rôle de Marie Dursley, dans le 3ème volet d’Harry Potter et le prisonnier d’Azkaban[26], qui est particulièrement méprisable et prend plaisir à oppresser le héros. Bien que le rôle du méchant ou de l’agresseur soit souvent plus attribué aux hommes gros, il reste néanmoins une variante des rôles donnés aux femmes grosses.

Un besoin de plus de représentations

A travers la fiction, beaucoup trop de portraits de femmes grosses continuent d’accentuer les clichés qui sont attribués aux personnes grosses et de mettre en scène des protagonistes stéréotypés. Or, plus nous sommes quotidiennement exposés à ces associations d’idées, plus nous les intériorisons comme étant des vérités absolues. Telle que, par exemple, l’idée répétée selon laquelle les personnes grosses passent leur temps à manger des produits gras, sucrés ou ultra transformés, qui seraient responsables de leur poids. Notamment en montrant systématiquement à l’écran, des personnages gros.se.s toujours en train de se goinfrer. Au fur et mesure – et en tenant compte du peu de personnages de femmes grosses présentes dans les films ou les séries – que nous sommes exposées à ces stigmatisations et que nous banalisons les agressions faites à leur encontre, nous les considérons comme tout à fait normales et acceptables. C’est pourquoi nous avons besoin de changer le discours et les trajectoires scénaristiques des femmes grosses dans nos films et nos séries, de laisser place à plus de liberté dans la création de leur personnage et de déconstruire les stéréotypes qui les entourent.

Une équipe de chercheurs en psychologie sociale de l’Université de Poitiers a notamment fait plusieurs expériences autour de l’idéal de beauté. Il en est notamment ressorti que l’exposition à des standards de beauté irréalistes dans les médias, le cinéma ou les séries, participe à diminuer l’estime de soi des femmes et à augmenter leur insatisfaction corporelle[27]. En effet, nous sommes envahis de contenus (vidéos, images, textes) faisant l’apologie de la minceur, si bien que celle-ci est devenue une injonction pour beaucoup de femmes. De plus, la minceur est associée à la beauté, la bonne santé et à tout type de qualités positives, à contrario de la grosseur. Que ce soit lorsque nous nous baladons dans les centres villes, lorsque nous allumons la télévision, que nous feuilletons un magasine ou bien encore dès que nous scrollons sur nos réseaux sociaux, nous sommes constamment – et indépendamment de notre volonté – exposés à des stimuli, qui forgent notre regard à une image idéalisée de la femme. Les standards de beauté s’infiltrent en permanence dans notre quotidien et nous rappellent vers quel modèle nous devons nous mouler. La pression sociale à y répondre est très forte, car nous avons très vite compris qu’être hors de ces standards, c’est être discriminé.

Nous avons donc besoin d’éduquer nos yeux à des corps de formes différentes, valides ou non. Les scénarios manquent encore trop de diversités en matière de représentation féminine. Et lors ce que l’on parle de diversité, il ne faut pas l’entendre qu’en termes de couleur de peau, mais bien aussi en matière de morphologies variées. Ainsi, pour la paroisse que je prêche, cela passe aussi par une présence accrue et une meilleure représentation des femmes grosses dans les films et les séries. Nous manquons cruellement d’héroïnes grosses. Ces héroïnes qui dénoncent les diktats de la minceur, de la diet culture[28] ou encore des oppressions systémiques que nous subissons au quotidien. A l’image de la pétillante Annie, de la série Shrill[29], qui à chaque épisode questionne, dénonce et répond aux injonctions et oppressions dont sont victimes les femmes grosses. C’est également la première fois (à ma connaissance) que la sexualité des femmes grosses est montrée sur petit ou grand écran ! Ou tout simplement, des héroïnes dont le poids et le corps ne seraient plus sujet au scénario. Il en existe heureusement déjà quelques-unes. Je pense en effet aux personnages de Sam dans la nouvelle série Somebody somewhere[30], de Molly dans le film Booksmart[31], d’Alma et Dee dans la 2ème saison de Why women kill[32], de Molly dans la 1ère saison de Fargo[33], de Sukie dans la série Gilmore Girls[34] ou encore de Retta dans Good girls[35].

Les détracteurs de ce discours crieront à la promotion de l’obésité. Mais continuer de cacher ou de moquer les femmes grosses ne fera pas disparaître le surpoids ou l’obésité. Bien au contraire, cela ne fera que renforcer le mal-être des personnes et entraînera, par exemple, toujours plus de troubles du comportement alimentaire. Faire d’une héroïne, une personne atteinte de cancer ne participe pas à la promotion du cancer, il en va de même pour les héroïnes grosses. Aussi, avoir plus de vraie diversité dans les films et séries en matière de corps féminins ne servira pas seulement les femmes grosses, mais également toutes celles qui ne correspondent pas aux corps et aux standards de beauté qu’on nous vend massivement. Cela permettra peut-être de sortir petit à petit de l’injonction à la minceur et de cette peur qu’ont les femmes de grossir.

Ainsi, les films et les séries nous influencent, par leur popularité et les phénomènes sociaux qu’ils créent. Leurs protagonistes deviennent des modèles, les acteurs et actrices qui les interprètent des idoles suivies par des millions de personnes. Le cinéma fait partie de nos modes de vie, de notre culture et forge notre manière d’être. Par exemple, lors du lancement de la dernière saison de Stranger things, diffusée le 27 mai 2022 sur Netflix, celle-ci a comptabilisé 286,79 millions d’heures de vues dans le monde, s’agissant ainsi du meilleur premier week-end d’exploitation pour une série anglophone sur la plateforme de streaming[36].

Cette série a ainsi permis au titre de la chanteuse Kate Bush, « Running Up That Hill (A Deal With Gold)” sorti en 1985, d’être n°1 du classement iTunes dans le monde. Sans compter le nombre de marques de vêtements qui se sont emparées du phénomène et ont créé leur collection inspirée de la série – dont le fameux t-shirt reprenant le nom du club de jeu de rôle « Hellfire club » que l’on retrouve en vente partout sur internet. Dans la même veine, Euphoria est elle aussi devenue un véritable phénomène, source d’inspiration pour son esthétisme, le maquillage de ses personnages ou encore leur style vestimentaire. Elle a notamment fait l’objet de nombreux challenges sur le réseau social Tiktok. Il n’est donc plus possible de sous-estimer l’impact qu’ont les films et les séries sur notre société. Alors à tous les scénaristes, réalisateurs.trices, showrunner.euses…, nous avons besoin de plus de diversité corporelle ! Et nous avons besoin de nous détacher du rôle que nous attendons toujours de la femme – à savoir qu’elle soit mince et répondent aux standards de beauté actuelles – pour proposer autre chose.

Aux personnes qui m’auront lu, un grand merci. Je ne détiens évidemment pas la vérité absolue et il existe sûrement (et je l’espère) d’autres héroïnes grosses. N’hésitez pas aussi à partager votre héroïne, qu’elle soit grosse ou plus mince, qu’elle soit non valide, de tout âge, ou qu’il ou elle soit non genré(e).

[1] Ad bestas, Rodrigo Sorogoyen, réalisateur, France Espagne, 2022.
[2] Malika Kounkou, 8 juillet 2022, Etre une femme grosse dans une société de « mérite », Urbania
[3] Stranger things, Matt et Ross Duffer, créateur, Etats-Unis, 2016 – en cours.
[4] Spider-man : Homecoming, Jon Watts, réalisateur, États-Unis, 2017.
[5] The Holiday, Nancy Meyers, réalisatrice, États-Unis, 2006.
[6] L’Amour extra-large, Peter et Bobby Farrelly, réalisateurs, États-Unis, 2001.
[7] My Mad fat diary, Tom Bidwell, scénariste, Royaume-Unis, 2013-2015.
[8] This is us, Dan Fogelman, créateur, États-Unis, 2016-2022.
[9] Some freaks, Ian Macallister, réalisateur, États-Unis, 2017.
[10] L’humiliation des personnes grosses.
[11] Mental, Slimane-Baptiste Berthoun, réalisateur, France, 2019 – en cours.
[12] Pitch perfect, Jason Moore, réalisateur, États-Unis, 2012.
[13] Dumplin’, Anne Fletcher, réalisatrice, États-Unis, 2021.
[14] Mes Meilleures amies, Paul Feig, réalisateur, États-Unis, 2011.
[15] Nanette, Hannah Gadsby, créatrice et interprète, Australie, 2018.
[16] Ma traduction : J’ai construit ma carrière sur l’autodérision et je ne veux plus faire cela. Lorsque cela vient d’une personne qui est déjà marginalisée, ce n’est pas de l’humilité. C’est de l’humiliation.
[17] Je vous recommande le livre de Solenne Carof, Grossophobie, sociologie d’une discrimination invisible, 2021, Maison des sciences de l’homme.
[18] Single drunk female, Simone Finc, créatrice, États-Unis, 2022 – en cours.
[19] Euphoria, Sam Levinson, créateur, États-Unis, 2019 – en cours.
[20] Freinds, Martha Kauffman et David Crane, créateurs, États-Unis, 1994-2004.
[21] Insatiable, Lauren Gussi, créateur, États-Unis, 2018-2019.
[22] Costume porté par un(e) acteur/trice afin de le/la rendre plus gros(se).
[23] La Petite sirène, John Musker et Ron Clements, réalisateur, États-Unis, 1989.
[24] Alice au pays des merveilles, Clyde Geronimi, Wilfred Jackson et Hamilton Luske, réalisateurs, États-Unis, 1951.
[25] Le Château ambulant, Hayao Miyazaki, réalisateur, Japon, 2004.
[26] Harry Potter et le prisonnier d’Azkaban, Alfonso Cuaron, Royaume-Unis, 2004
[27] Leila Selimbegović, Catherine Juneau, Ludovic Ferrand, Nicolas Spatola, Maria Augustinova. The impact of exposure to unrealistically high beauty standards on inhibitory control. Annee Psychologique, Centre Henri Pieron/Armand Colin, 2019, 119, pp.473 – 493. ff10.3917/anpsy1.194.0473ff. ffhal-02347233f
[28] La culture des régimes.
[29] Shrill, Aidy Bryant, Alexandra Rushfield et Lindy West, créatrices, États-Unis, 2019-2021.
[30] Somebody somewhere, Hannah Bos et Paul Thureen, créateurs, États-Unis, 2022 – en cours.
[31] Booksmart, Olivia Wilde, réalisatrice, États-Unis, 2019.
[32] Why women kill, Marc Cherry, créateur, États-Unis, 2019-2021.
[33] Fargo, Noah Hawley, créateur, États-Unis, 2014 – en cours. 
[34] Gilmore girls, Amy Sherman-Palladino, créatrice, États-Unis, 2000-2007.
[35] Good girls, Jenna Bans, créatrice, États-Unis, 2018-2021.
[36] Tifenn Clinkemaillié, 1er juillet 2022, Stranger Things 4, la saison de tous les records, Les Echos.

Crédit photos: Nako Photographie – Shutterstock.

Vous souhaitez vous exprimer sur un sujet ?

Comment devenir contributeur

Sur le même sujet