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ET JACQUES BREL CHANTAIT « NE ME CONFINE PAS » !

L’homme est un animal social, il naît, vit et se développe en société.

L’homme est un animal mobile, plus ou moins sédentarisé au fil des temps et aujourd’hui condamné aux voyages distanciels, organisés depuis la Virtual Meeting Room. La marche du temps devient le moonwalk, l’illusion d’avancer tout en reculant et donc de faire du surplace. Peut-être à la manière d’un gouvernement perplexe devant les sondages d’une opinion trop bien divisée qui révèle qu’un français sur deux est favorable au confinement. Cette dichotomie n’empêchant pas l’exercice de la démocratie peut cependant faire peur au pouvoir, d’où ses hésitations. Au bout du compte, « On sort ce soir ? » et c’est le couvre-feu moyenâgeux qui répond. « On va se balader ? » et c’est le confinement contemporain, ce couvre-feu permanent, qui l’interdit. 

Désormais, confinement, comme un équilibre recherché entre le freinage de la circulation du virus et la vie des populations, devient l’un des mots les plus utilisés de nos jours, le plus utilisé même en 2020 selon les lexicographes du dictionnaire anglais Collins, un mot entré dans nos vies depuis bientôt un an. Mais à force de le couvrir médiatiquement, ou de le couver, nous avons fait des petits au confinement. Le voici « serré » ou « hybride », deux mutants à leur manière. Et demain les deux à la fois ?

Etant, par essence, une démocratie représentative, certes loin du pouvoir du peuple, par le peuple et pour le peuple, de l’agora des Grecs, nous sommes dirigés par un Etat qui décide, entre injonctions sanitaires et décisions politiques. Nous sommes ainsi, dans cette situation de crise, soumis à une datacratie, symbole d’une gouvernance friande de données numériques. Nous voici donc confrontés au plus grand confinement de notre histoire, déjà subi en 2020 ou à venir en 2021, dit-on. D’un confinement à l’autre, nous sommes devenus des survivalistes aux aguets du pire, vraisemblablement aux portes d’une civilisation Covid, héritière de la préhistoire, de l’antiquité, du Moyen-Age et de la période contemporaine. 

L’horloge de la grand-place n’indique plus que l’heure du couvre-feu, ce confinement saisonnier ou en contrat à durée déterminée. Pour tout attachement à la vie, le cordon sanitaire remplace le cordon ombilical. La nouvelle vague est psychiatrique et cette fois-ci n’est pas du cinéma.

« C’est Mozart qu’on assassine », cette formule d’Antoine de Saint-Exupéry revisitée par Gilbert Cesbron mérite bien quelques réflexions. Les victimes du confinement sont d’abord les jeunes, les étudiants en première ligne. Ils ont une vie à vivre quand d’autres sont plus près de la quitter. Si le confinement persiste comme une réponse majeure, voire la seule, à la Covid, ne va-t-on pas vers le sacrifice d’une génération ? Au sortir du premier confinement, plus de 40% des étudiants sondés présentaient des troubles mentaux.

Depuis plus de six mois, des voix expertes disent cette catastrophe annoncée. Le constat d’un pédiatre, Robert Cohen : « Les enfants sont malades du confinement », celui d’une pédopsychiatre, Pauline Chaste : « On a observé un doublement des tentatives de suicides chez les enfants de moins de quinze ans », celui du porte-parole des médecins urgentistes, Christophe Prudhomme : « Le confinement est une arme qui a une efficacité certaine, mais c’est une arme atomique avec de nombreux effets collatéraux », celui de Cathy Fleury, psychanalyste : « On a une banalisation de la gestion de crise par une prolifération du liberticide … La santé, ce n’est pas l’absence de maladie. C’est un état global de bien-être, physique, psychique et mental ».

On peut trouver plus d’un paradoxe dans le confinement. En voici un : l’enfermement dans un même lieu de contaminés et de non-contaminés, le plus souvent sans que personne ne sache qui l’est et qui ne l’est pas. Selon une enquête de Santé publique France d’Octobre dernier, le milieu familial n’est pas anodin. Il est, lui aussi, un cluster. On y recense 7% des contaminations. Mais existe-t-il un lieu, ici et maintenant, sans virus. Peut-être faudra-t-il apprendre à vivre avec, à vivre autrement ?  

L’homme est un animal social, il naît, vit et se développe en société. L’homo sapiens possède un cerveau dont les stimulus viennent de son entourage. C’est le constat du neuropsychiatre Boris Cyrulnik : « On découvre qu’un cerveau seul s’atrophie. Un cerveau a besoin d’interactions avec l’autre pour se développer. Psychologiquement, on a besoin de l’autre pour devenir soi-même ». Le virus tue, le confinement tuera, si ce n’est déjà fait. 

Les suicides existent, sans pour autant affoler les statistiques et des observateurs avertis préviennent : « Il s’agit d’une détresse psychologique à retardement, surtout chez les jeunes et plus particulièrement ces étudiants fantômes qui commencent à se manifester sans oublier les victimes de la crise économique qui arrive ». L’enquête de l’Observatoire public du suicide, menée à la fin du premier confinement, affirme que 20% des Français y ont pensé. En bref, ces derniers sont 15 millions en dépression et 12 millions suicidaires. Une pandémie dans la pandémie. Ces mêmes observateurs insistent sur les blessures invisibles du confinement : on infantilise les personnes âgées sans estimer leur tristesse mortifère. On soigne les corps. Pour les âmes, on verra plus tard. 

Plus légèrement, dans cette politique du CDR, confinement, déconfinement, reconfinement, certains ont abusé sans modération du téléphone portable, de l’ordinateur hors télétravail, du pyjama, du survêtement de sport, des casseroles, voir à propos de ces ustensiles l’engouement décuplé pour les émissions culinaires à la télévision, du décapsuleur ou du tire-bouchon et du Scrabble, même en solitaire.  D’autres ont acheté un chien, une case à cocher dans les motifs de sortie, mais c’est un peu plus compliqué à présent. Le confinement, à sa façon, est un style de vie. 

Une moitié des Français s’attend à un autre confinement, l’autre moitié soupire pourquoi pas un quatrième. Seule une flambée de la contamination pourrait rallier beaucoup d’entre eux à cette fatalité. Dans les esprits, la priorité sanitaire semble s’éroder et laisser place au désespoir économique et aux dépressions. La résignation ne serait-elle plus de mise ?  Faut-il imaginer la vaccination comme un ticket de sortie à tout nouveau confinement ? En Mars 2020, les vacances d’été dessinaient comme un horizon abordable, du genre « Sous les vaccins, la plage ». En Novembre, on attendait Noël. Aujourd’hui, on attend le vaccin. Oui, mais voilà, l’intendance est grippée et l’on dit que l’anxiété est la mère de la colère. Se faire enfermer de nouveau, parce que la pharmacie d’Etat est vide.

Et si le confinement coûtait trop cher ? On ne connaîtra l’addition des deux premiers confinements que d’ici à l’été prochain. Cependant des chiffres circulent. Pour les définitifs émanant de l’INSEE, la France en 2020 a perdu 8,3% de son PIB et 7,1% de la consommation des ménages. L’investissement des entreprises a reculé de 9,8% et les exportations de 16,7%.

Pour faire simple, un confinement se traduit par une baisse d’activité, une perte de recettes pour l’Etat, le coût des aides, charges sociales et exonérations diverses de fiscalité, sans oublier le risque encouru par les prêts garantis par l’Etat.  En 2020, le déficit budgétaire aurait atteint 286 Mds€. L’emprunt y palliera. 

La littérature va se régaler du confinement et certains prient pour qu’elle ne soit pas trop anxiogène. Peut-être ira-t-elle chercher ses sources du côté de Sainte-Hélène, narrant une journée de Napoléon, le plus célèbre confiné de l’histoire de France, dans sa maison de Longwood. Lecture, promenade, cheval et jardinage. Un cancer de l’estomac dans un climat de langueur insupportable. En 1821, difficile de se procurer de l’hydroxychloroquine.

On peut aussi imaginer des auteurs revisitant le mythe des confinés de la Caverne de Platon. Des esclaves, tirés du monde des ombres, soumis à la réalité aveuglante du soleil et retournant bien vite se confiner dans les ténèbres. On s’habitue à tout, même aux apparences. Et si les confinés s’amourachaient des confineurs ? Encore une variante du syndrome de Stockholm ? On pourrait aussi prendre des petites leçons autour de Nietzche, du genre : « Le poison dont meurt une nature faible est un fortifiant pour le fort ». 

Enfin, ces quelques nouvelles rassurantes. Lorsque vous voyez l’autre et que vous ne l’entendez pas ou si vous l’entendez sans le voir, ne paniquez pas, vous êtes en visioconférence. Le confinement travaille en faveur de la remontée des courbes de natalité : la vente des préservatifs a diminué de 26% et celle des tests de grossesse a augmenté de 37%. Et si l’on vous traite de covidiot, un juron québécois qui s’adresse aux imbéciles ne respectant pas les règles sanitaires, évidemment ce n’est pas pour vous !

Comme, paraît-il, tout se termine en chanson, ces quelques paroles de l’immense « Ne me quitte pas » de Jacques Brel.

« Il faut oublier

Tout peut s’oublier 

Qui chantait déjà 

Oublier le temps 

Des malentendus 

Et le temps perdu 

A savoir comment 

Oublier ces heures 

Qui tuaient parfois 

A coups de pourquoi

 Le cœur du bonheur ». 

Ne me confine pas …

Marc Gérard, journaliste indépendant

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