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IL S’APPELAIT TONY

Toutes statistiques confondues, un enfant est tué tous les cinq jours par sa propre famille. Dans soixante-cinq pour cent des cas, il est question d’homicide, dans trente-cinq, de coups et blessures ayant entraîné la mort. Les moins de cinq ans représentent les trois-quarts des victimes. On est en France, dans les années 2000. L’enfance est […]

Toutes statistiques confondues, un enfant est tué tous les cinq jours par sa propre famille. Dans soixante-cinq pour cent des cas, il est question d’homicide, dans trente-cinq, de coups et blessures ayant entraîné la mort. Les moins de cinq ans représentent les trois-quarts des victimes. On est en France, dans les années 2000. L’enfance est en danger dans un pays qui vient, pudiquement, d’interdire la correction. La loi du 10 Juillet 2019 stipule que « L’autorité parentale s’exerce sans violences physiques ou psychologiques ». 

Si l’on considère les homicides, au sens large du terme, sur les 845 décès déclarés en 2018, un quart sont des enfants de moins de 15 ans, victimes de violences ayant entraîné la mort sans intention de la donner, au sens des articles 222-7 et 222-8, pour les circonstances aggravantes, du code pénal. 

Dans « Permis de procréer » paru en 2019, l’essayiste et conseiller auprès du Sénat, Antoine Buéno, citant les risques de maltraitances sur les enfants, décrit ce que devraient être les conditions d’accueil d’un enfant : « Ce que je propose, c’est un accompagnement des projets parentaux via un partenariat, un contrat de parentalité. On instille ainsi que l’idée de procréer est un partenariat avec la société qui comporte des devoirs et des obligations ».

La liberté d’avoir un enfant pose la priorité des devoirs qui s’imposent aux parents, avec le premier d’entre eux : protéger son enfant. Est-il plus conséquent pour la société d’exploiter, de conduire, de chasser, de pêcher ou de naviguer que d’enfanter ? Permis requis là, liberté totale ici ? 

Avec « Le massacre des innocents, les oubliés de la République », Françoise Laborde site un chiffre de 2016 : 200 cas de maltraitances sur des enfants déclarés chaque jour. « En France, précise-t-elle, il y a une culture qui fait qu’on ne retire pas un enfant à la famille. La famille est prédominante sur tout ». 

Dans un rapport de Décembre 2020, l’association Enfance et Partage enfonce le clou : « 52 000 enfants et adolescents victimes de violences physiques, sexuelles et psychologiques … Un enfant violé par heure ». S’appuyant sur des données 2016 des forces de l’ordre, le Ministère des Solidarités et de la Santé publique mentionnent 131 infanticides, dont 67 commis dans le cadre intrafamilial, les 4/5e ayant moins de cinq ans. 

Une étude de 2016, menée par les services de police et de gendarmerie fait ce constat : « La famille est le lieu où s’exerce la grande majorité des violences envers les enfants et la quasi-totalité des homicides d’enfants ». Avec cette remarque en forme de question : « La famille, une zone de non-droit ».

Le confinement a alourdi cette situation. Pour preuve ce constat d’Adrien Taquet, Secrétaire d’Etat chargé de l’enfance et des familles : « Le nombre d’appels au 119, le numéro de l’enfance en danger, a augmenté de 50% durant le premier confinement ». L’étude du CHU de Dijon, en collaboration avec l’INSERM, évoque cette situation au sortir de ce premier confinement : « Les cas de violences physiques sur des enfants de cinq ans et moins, nécessitant une hospitalisation, ont grimpé de 50% par rapport à l’année dernière ».

Dans cette litanie inépuisable s’installe parfois l’horreur. 

Vingt ans de réclusion criminelle pour « Violences ayant entraîné la mort sans intention de la donner sur mineur de 15 ans » et « Violences habituelles », c’est lui, le beau-père. « Quatre ans de prison dont un avec sursis », c’est elle, la mère adolescente de seize ans. Mort à trois ans et demi, sous les coups répétés de son beau-père, c’est lui, l’enfant martyr. Verdict de clémence pour bien des observateurs. Une certaine humanité chez le meurtrier involontaire. Beaucoup d’immaturité chez la mère. Des circonstances atténuantes au cœur du verdict ? Dans le silence assassin enveloppant la commission des faits, plus de deux mois durant, entende qui voudra cette réflexion de l’écrivain Philippe Claudel : « La pire des prisons, c’est la mort de son enfant, de celle-là, on ne sort jamais ». Comme un écho aux paroles de l’Avocat Général à la mère : « Vous n’avez pas tué, mais vous avez fait pire. La morale vous condamnera plus sévèrement que la justice ». 

Lui : « C’est moi qui ai mis les coups, mais c’est elle qui l’a tué ». Elle, une grande adolescente, elle a 19 ans au moment des faits, un peu immature, qui a peur, qui accepte et qui subit, selon l’enquête de personnalité, elle veut comprendre pourquoi elle est restée avec lui, mais pas pourquoi elle n’a pas protégé l’enfant. Dénoncer aurait eu des conséquences, dit-elle, pour elle et son compagnon. Lui et elle ont décidé de ne pas appeler un médecin. L’amoureuse efface la mère, l’enfant meurt lentement, comme de trop dans cette famille inhumaine. 

Un martyr qui a duré plus d’un mois et demi. L’audience a entendu ceux qui savaient, ceux qui se doutaient, ceux qui ont essayé de faire quelque chose, la famille, les proches, les parents, l’école du gamin. Pour chaque cas, de la cage d’escalier au fond du quartier, la peur s’est habillée de silence. On ne joue pas, juridiquement parlant, entre la non-dénonciation et la complicité. Mais, moralement, que la frontière est aisément franchissable. Le mutisme peut tuer et ce n’est pas une découverte. L’alcool et le cannabis aussi, parce qu’il en a été question au cours de ce procès, ceci à l’attention de ceux qui prônent la dépénalisation pour des questions d’intérêt économique. 

A cet âge, l’enfant dispose de tout l’appareillage psychique, sensoriel, émotif et intellectuel. Lui, il a pleuré et crié des jours entiers avant de mourir. Les médecins ont constaté une soixantaine d’hématomes dont une vingtaine sur la tête, un nez, une hanche et des côtes cassés. L’autopsie révèlera les coups mortels : éclatement, vraisemblablement à coups de poing et de pied, de la rate et du pancréas. C’était un 26 Novembre 2016. Le soleil venait de se coucher sur Reims. Il avait trois ans et demi. Il s’appelait Tony. 

Marc Gérard, journaliste indépendant

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