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LE GRAND RETOUR DE LA QUESTION SOCIALE

La succession des mobilisations citoyennes s’est traduite, dans le monde du travail, par l’apparition de nouvelles problématiques, ce qui contraint les équipes dirigeantes à toujours plus de proactivité dans la communication et dans la gestion du dialogue social. Compte tenu des attentes sur le pouvoir d’achat, cette contrainte revêt actuellement une importance particulière.

Nuit debout en 2016, les Gilets Jaunes en 2018 et les Convois de la liberté en 2022 : de plus en plus de manifestations citoyennes prennent forme spontanément, en dehors des institutions établies que sont les confédérations syndicales et les partis politiques.

Ces manifestations ont des origines et des finalités très diverses, mais elles révèlent toutes d’abord à quel point les corps intermédiaires se sont affaiblis. Cela fait plusieurs décennies que les organisations syndicales traditionnelles perdent des adhérents, qu’il leur est difficile de trouver des successeurs aux délégués partis à la retraite et que les taux de participation aux élections professionnelles diminuent.

Ces organisations syndicales traditionnelles sont d’autant plus mises en difficulté que des mouvements comme SUD se sont développés pour proposer, en quelque sorte, une représentation concurrente, capable de mobiliser en exploitant opportunément les nouvelles technologies de la communication.

L’affaiblissement des corps intermédiaires a permis de laisser libre cours à un langage managérial décomplexé, qui s’est imposé en justifiant les restructurations, en poussant chacun à se remettre en question, à entretenir son employabilité, à faire preuve d’agilité pour réussir à s’adapter, en permanence, aux changements et aux exigences d’une économie globalisée. Quoi que l’on puisse en penser, le fait est que ce langage managérial suscite, chez beaucoup de salariés, un manque de reconnaissance, un sentiment d’insécurité, une peur du déclassement et, surtout, la perception d’une certaine condescendance de la part d’un encadrement élitiste qui paraît plus soucieux de la profitabilité que de la gestion des ressources humaines et de la qualité de vie au travail.

Cette situation explique le réveil de la lutte des classes qui, mêlée à une culture « anti-système », n’oppose toutefois plus les bourgeois aux prolétaires mais les gagnants aux perdants de la mondialisation, ces derniers considérant, à tort ou à raison, que le néolibéralisme est responsable de la désorganisation des services publics, de la désindustrialisation, du chômage, des crises financières, des inégalités et des dérèglements climatiques.

Le réveil de la lutte des classes 

Le développement de la culture « anti-système » a des conséquences non-négligeables sur la manière dont les entreprises doivent gérer la communication et les relations sociales. Dans beaucoup de secteurs d’activité, les dirigeants font face à une judiciarisation de plus en plus systématique, à une radicalisation des revendications, au militantisme d’agitateurs et d’influenceurs qui mobilisent les médias et les réseaux sociaux.

Malgré la persistance de la crise sanitaire et le déclenchement de la guerre en Ukraine, l’activité économique a repris. Le taux de chômage est tombé à 7,1 % en métropole, ce qui fait que de plus en plus d’entreprises se plaignent maintenant d’avoir des difficultés à recruter. Le niveau de vie moyen s’améliore et, les taux d’intérêt restant très bas, les ménages peuvent continuer à consommer ou à investir. Tout devrait se passer comme si nous accédions enfin à « la mondialisation heureuse » que l’essayiste Alain Minc annonce depuis vingt-cinq ans. Pourtant, le climat social ne tend guère à s’apaiser.

Au-delà de certaines réalités, il y a les perceptions, les impatiences, les inquiétudes, les crispations et les indignations. La hausse des cours de beaucoup de matières premières provoque des tensions inflationnistes. Une grande partie de la classe moyenne ressent ipso facto un tassement de son pouvoir d’achat. Dans ce contexte, c’est vers leurs employeurs que se tournent les Français pour réclamer des revalorisations salariales.

Après deux années qui ont vu se succéder les périodes de couvre-feu et de confinement, les réclamations ne sont pas surprenantes mais, malheureusement, elles n’arrivent pas au bon moment. Le dernier rapport de la Cour des comptes signifie clairement que le niveau record de l’endettement va imposer une sévère rigueur budgétaire aux services publics. Quant aux entreprises, beaucoup d’entre elles sortent affaiblies de la crise sanitaire, à l’issue de laquelle elles ne doivent leur survie qu’à la politique du « quoi qu’il en coûte » qu’a mise en œuvre le Gouvernement. Qui plus est, les dirigeants doivent faire face à l’augmentation des coûts des approvisionnements, notamment celui qui reste le plus essentiel : le cours du baril de pétrole semble s’être durablement hissé au-dessus du montant de cent dollars.

Dans le secteur public comme dans le secteur privé, il est demandé de contenir la masse salariale, mais la multiplication des mouvements de grève montre combien cela est compliqué.

Entre conciliation et application

Pour concilier les contraintes des employeurs avec les revendications des travailleurs, il n’y a pas de solution miracle mais, malgré la faiblesse des marges de manœuvre, un premier effort consiste à favoriser un dialogue social constructif pour que tous les protagonistes aient le temps de se préparer à un compromis acceptable. En outre, le Code du travail ne limite pas la négociation au seul sujet des rémunérations puisqu’il mentionne aussi le temps de travail, « le partage de la valeur ajoutée », « l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes » ainsi que « la gestion des emplois et des parcours professionnels ».

Le consultant Hubert Landier explique, avec pertinence, que « les conflits interviennent souvent dans des entreprises où les managers ne jouent pas le rôle qui devrait être le leur ». Aussi, les autres efforts nécessaires à la conciliation des contraintes des uns avec les revendications des autres requièrent la mobilisation de l’ensemble de l’encadrement pour entretenir ou renouer les relations car, au fond, rien ne compte plus pour les salariés que de se sentir écoutés.

Dans un climat social tendu, l’adaptation des méthodes de communication, la pratique des entretiens professionnels, la mise en œuvre du plan de développement des compétences, la réalisation des actions prévues pour l’amélioration des conditions de travail, le respect des engagements pris dans la gestion des carrières, le lancement ou la réactivation de groupes d’échanges sont des moyens particulièrement efficaces pour satisfaire les besoins de reconnaissance, éteindre les polémiques, délégitimer les préjugés, répondre intelligemment aux peurs, aux insatisfactions, aux jalousies, aux accusations d’incompréhension, de mépris ou d’injustice.

Thierry Legrand-Browaëys, contributeur. 

Crédit photos : Gérard Bottino – Shutterstock.

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