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MARC DESAUBLIAUX: PORTRAIT DE L’ÉCRIVAIN EN MAÎTRE DU TEMPS

Le temps est au cœur d’Un Été anglais, le nouveau roman de Marc Desaubliaux paru aux éditions Des auteurs, des livres. C’est la voix d’un homme, de nos jours, qui ouvre le récit.

Un narrateur solitaire, un peu las, dont on devine d’emblée qui n’est guère heureux de l’existence qu’il mène, et qui va pourtant être brutalement arraché à l’ordre répétitif de son morne quotidien par une simple lettre, arrivée d’Angleterre.

Là s’enclenche, en quelques pages seulement, la deuxième ligne narrative du récit. Flash-back, plus de quarante ans auparavant en Grande Bretagne, dans la région d’Oxford. C’est le même homme, Fabrice, qui est au centre du récit, mais considérablement plus jeune, alors qu’il entre tout juste dans l’âge adulte. Les rencontres qu’il va faire l’espace de quelques semaines de séjour linguistique et culturel, au cours de cet été anglais 1968 si lumineux, vont infléchir de façon décisive le cours de sa vie. Un séisme émotionnel dont il ne ressortira pas intact.

Deux temporalités différentes pour un même personnage central et la mémoire comme point d’appui pour établir un pont entre ces deux époques, les fondre l’une dans l’autre et nous les rendre pareillement vibrantes. Quatre décennies, qu’est-ce donc, finalement, quand c’est l’intensité des sentiments et des émotions qui fait sens, qui confère aux péripéties de nos vies la tessiture du réel ? On saisit mieux, dès lors, à quoi répond la phrase que Marc Desaubliaux a choisi comme sous-titre à son roman : « Le passé ne meurt jamais ».

C’est, au fond, la force et la puissance de l’imaginaire humain que célèbre, à sa manière, Un Été anglais. Être capable, par-delà le passage des années et des décennies, de faire revivre, inchangés, le grain d’un épiderme, la fragance d’un autre corps, la saveur d’un souffle, la nuance myosotis d’un regard… C’est bien la mémoire qui forme le motif central du roman, sa clé secrète.

Tous les hommes, bien sûr, ont en partage cette faculté merveilleuse de savoir convoquer, par la vertu du souvenir, des situations parfois très lointaines. Et de renouer par le seul effet de la volonté avec des configurations humaines qu’on aurait pu croire dissipées pour toujours. Mais tout l’art de romancier de Marc Desaubliaux consiste à nous rendre cette mémoire non seulement vraisemblable, mais surtout palpable, subtile, complexe – toute en nuances.

La dernier Romain de Marc Desaubliaux, « Un été anglais » paru aux éditions Des auteurs, des livres.

À parcourir les méandres de cette aventure amoureuse, le temps de quelques semaines estivales, chaque lecteur ou lectrice est gagné(e) par le sentiment d’avoir vraiment rencontré la troublante Mrs Crown, d’avoir entendu les tournures parfois désuètes de son anglais d’un âge enfui, d’avoir hésité avec elle sur la conduite à tenir avec ce jeune français qu’elle appelle « Faébriss », troublée par ce que lui transmettaient ses sens. Et ce lecteur, ou cette lectrice, n’en sera pas moins ému(e) par l’intensité presque violente des émotions de Fabrice, bouleversé dans chacune de ses fibres au contact de cette aventure unique qu’ont vécue un jour la plupart des êtres humains : l’initiation sentimentale qui bien souvent marque, aussi, l’entrée dans l’âge adulte.

À cette intensité du motif mémoriel, qui nous rend si proche et presque intime cette plongée dans un amour pourtant ancien, il faut ajouter la justesse de touche, comme on le dit d’un peintre, dans l’évocation que Marc Desaubliaux nous offre de l’Angleterre des sixties. À la manière d’un plasticien, ou même d’un musicien, le romancier multiplie les notations discrètes mais toujours pertinentes et inspirées, dont l’accumulation, l’air de rien, finit par former une composition.

Le grain d’une tasse en porcelaine, le cuir d’un fauteuil club, les senteurs de la campagne anglaise, l’imprimé d’un tissu d’ameublement, la teinte sombre des boiseries, les gravures de chasse, le motif d’un papier peint… il en faudrait tellement peu pour qu’on se prenne à respirer l’odeur d’un afternoon tea. L’auteur lui-même évoque volontiers la puissance d’attraction qu’a exercé sur lui l’Angleterre de l’époque qu’il décrit, découverte et aimée dans des circonstances peut-être pas si différentes, qui sait, de ce qu’il livre du parcours de vie de son Fabrice. Superficiellement, on pourrait se dire que cette Angleterre-là a disparu ou presque, escamotée dans les replis de notre « modernité ». Mais rien n’est moins sûr, finalement, tant l’art de l’écrivain sait nous en transmettre la substance, profondément vivante, authentique : réelle, absolument.

La mémoire, décidément. Oui, de fait : le passé ne meurt jamais. CQFD.

Crédit photos: Média Livres.

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