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« ON NOUS DONNE LA VIE SANS NOTRE CONSENTEMENT, ON NOUS LA RETIRE SANS NOTRE VOLONTÉ », RENCONTRE AVEC LA PLASTICIENNE FLORENCE KUTTEN

Rencontre avec Florence Kutten, artiste plasticienne à Reims pour un moment d'échanges autour de sa vision de la femme et sa prochaine exposition.

Présentez-vous, votre parcours, vos maîtres, votre personnalité en quelques mots.

Créer a toujours été une nécessité. J’ai commencé à dessiner à 3 ans, j’ai rencontré la sculpture à 11 ans, lors d’un incident, enfermée à cause du mauvais temps, dans une maison près de Vertus (Marne), un mur s’est écroulé, en amenant une partie du sol avec lui, j’y voyais les strates de la terre, notamment celles qui étaient les plus argileuses, j’ai décidé de faire un peu de poterie avec une amie, et j’ai confectionné un petit corps d’homme. J’ai senti en moi une plénitude, le sens de ma vie, une fulgurance, et je me suis dit « ça y est, c’est ça que je veux faire ».

Enfin, cela devenait enrichissant, je voyais un sens et j’ai tout de suite vu à quoi la sculpture allait me servir, cela m’est très vite devenu nécessaire. Je n’ai jamais lâché jusqu’à mes 17 ans et j’ai suivi un cursus plutôt académique, ce qui est très intéressant du point de vue de la technicité. J’ai commencé à l’école des Arts et du design de Reims pour poursuivre avec ceux de Paris, j’ai eu un maître sculpteur à Reims qui s’appelait monsieur Charles Auffret qui m’a ensuite envoyé à l’école nationale supérieure des beaux-Arts de Paris chez un autre maître sculpteur nommé Jean Cardot.

Je me perdais dans la technicité et j’ai du me battre pour trouver ma patte, mon univers et être plus libre de mes gestes. Je me suis cherché pendant près de 10 ans, j’ai des choses à dire et des choses bien de mon temps. Cet univers est venu tout doucement. J’aime les personnalités atypiques, loin des gens lisses, paresseux, qui ne se soignent pas. Je n’avais pas envie de faire n’importe quoi de ma vie, loin de l’égo-trip, j’ai voulu m’ouvrir aux autres et à la générosité.

Comment définiriez-vous votre style ? Parlez-nous de votre rapport à la matière ? 

Mon style est très figuratif. Mon travail est inspiré de la mythologie grecque, des films d’anticipation, des comics, des avengers. Pour moi, la nouvelle mythologie est dans le cinéma américain et les super-héros. Ce n’est pas un sujet infantile, il y a toute une signification derrière. Souvent leurs histoires cachent une tragédie familiale, une blessure. Ce sont des gens qui deviennent forts par choix, développent une certaine lumière dans la guérison. Il y a une philosophie qui se dégage dans tout ceci, ayant moi-même été bercée par Star Wars et les mangas, j’ai développé une sensibilité particulière. Mon travail donne du sens à ma vie, je crée des êtres combatifs, ce sont des vigies, des sentinelles, presque des cariatides, il regardent, ils veillent, ils ne font pas d’enfants, ils avancent, des armes en main, ils guident l’humanité, ils portent le monde. C’est une forme de sacrifice. Il faut savoir ce qu’on veut et pouvoir sacrifier des choses.

J’aime travaillé la terre, j’aime construire des choses notamment des grands personnages et faire des moulages en résine. J’aime la matière quand elle n’est pas trop lisse, pas trop contenue, dans la rugosité. Il faut qu’il y ait une rythmique, des embuches, comme la peau qui serait le vestige d’une vie, des ruptures, des cassures, des joies aussi, dans un mouvement de vie. J’aime la matière poreuse et accidentée. Comme dans la vie, j’aime les parcours irréguliers, les gens qui se battent, parfois dans la douceur, mais qui se battent pour avancer et se réparer. La société nous propose un modèle du bonheur, mais il n’est pas le même pour tout le monde, il y a 7 milliards de propositions autant que d’individus.

Il faut être très concentrée car chaque mouvement est pensé. C’est de l’artisanat. J’ai aussi toujours beaucoup aimé la peinture, je me souviens que la maison de mes parents était remplie de papiers et de peinture, pour que je puisse m’exprimer.

L’œuvre dont vous êtes la plus fière ? Pourquoi ? Racontez-nous son histoire. 

Je pense qu’il s’agit de mon couple de sangliers, en référence à mes grands-parents, mais il faut savoir que je ne suis jamais totalement satisfaite de mes créations. J’ai retranscris mon regard d’enfant, j’ai hérité des fauteuils de mes grands-parents et j’y ai inséré des corps et des têtes de sangliers, cela donne l’impression d’une discussion. Je me rappelle de mes grands-parents et de leurs conversations houleuses et bruyantes à 6 ans, et j’ai très vite compris que le monde ne serait pas simple. Toutes les cases dans lesquelles on voulait nous mettre me semblaient creuses. J’ai été heureuse de faire cette oeuvre à l’âge adulte. Dans l’état de l’enfance, il se passe beaucoup de choses, les premières odeurs, les premières sensations, les premiers émois, les premières douleurs, je trouve que ce couple est très juste.

Le couple de sangliers que Florence Kutten apprécie tant en référence à ses grands-parents @Florence Kutten

Vous imposez-vous des contraintes artistiques volontaires ou laissez-vous simplement l’inspiration vous guider ?

J’ai de l’inspiration mais en effet, je respecte une certaine thématique. Ce n’est donc pas une contrainte mais c’est une colonne vertébrale dans mon travail. J’ai des choses à dire, parfois c’est indicible, une sorte de méta-langage. A la façon dont parfois, nous pouvons regarder du feu, il nous vient une pensée intelligente et intelligible, il se passe quelque chose, une forme de fascination, un état second, très fort mais aussi très doux en même temps. Le langage artistique se trouve dans le creux des mots. Parfois, c’est très dur d’expliquer son oeuvre ou d’écrire des catalogues. Je peux expliquer ma thématique mais certaines pensées restent insondables et n’ont d’ existence et de sens que dans l’équivalence formelle.

Comment se passe le quotidien d’une artiste en ces temps de Covid ? Est-ce que cette période vous inspire ?

En temps de Covid, personne n’achète de l’art, c’est assez compliqué. J’ai pris le pli de relancer mes clients. A la manière de Yan Pei-ming, « si on me jette par la porte, je rentre par la fenêtre », c’est très dur car je suis quelqu’un d’assez fière, mais quand il le faut, il le faut. Je me dis qu’il faut que j’en vive car c’est ma passion et mes personnages doivent trouver une nouvelle maison. Je façonne de vraies tentatives, honnêtes et uniques. Et je ne forcerais jamais personne à aimer mon travail et à y être sensible. J’ai quelques hommes d’affaires qui investissent dans mon art et cela me conforte.

L’émotion qui vous inspire le plus ? Pourquoi ?

J’aime beaucoup le sentiment de joie dans la vie, je la vis, mais j’en parle peu. Je les aborde toutes mais je travaille plus spécifiquement sur la souffrance, sur la définition de l’Homme, sur la douleur physique et morale, la peur, la résistance. Et cette appréhension de la douleur m’a structuré et limité. J’ai appris à m’imposer des limites, dans certaines tentatives, certaines addictions, certaines histoires d’amour. J’ai tenté et vécu plein de choses, et cela m’a permis de me rencontrer. J’ai transformé ma passion en métier pour ne plus me perdre et me protéger. Certains de mes personnages ne ressentent plus la douleur, au même titre qu’une maladie appelée ICD, c’est une métaphore de ce que je veux dire, je travaille le corps, je le plante, je ne travaille pas sur l’esprit, je ne suis pas écrivain, je suis donc dans l’obligation de marquer, de maltraiter le corps pour que les fêlures soient visibles.

Mon travail parle aussi de l’absence, j’enlève des bras, des jambes, ce n’est pas pour mutiler, je veux simplement susciter cette interrogation, pour dire qu’il nous manque toujours quelque chose dans la vie. Parallèlement à cela, il y a sans doute pas mal de personnes qui ont le sentiment de ne pas avoir de bras, car ils n’agissent pas comme ils devraient agir, ou pas de jambes car ils n’avancent pas comme ils le voudraient. La transmission est aussi de se dire que chaque membre doit être bien relié au cerveau pour oser agir et aller de l’avant. L’art, c’est aussi se laisser aspirer dans un monde de silences. La sculpture est infinie et ne dit jamais tout ce qu’on voudrait dire, c’est pour cela que je fais beaucoup de personnages. Je ne comprenais pas pourquoi on vivait pour mourir, c’est la sculpture qui m’a temporisé, réconcilié avec ce concept et a consolé ma vie. Une vie accomplie c’est avant tout aller vers la mort sans regrets, l’appréhender, car la mort n’est pas qu’une perte.

L’âme continue de vivre, c’est une subsistance, une forme de foi. Je ne traite que du sacré dans mon art, mais pas de religieux car la religion est pour moi une béquille pour aider et pour interdire. 

Pourquoi vos personnages semblent toujours mener un combat permanent ? 

Mes personnages sont des combattants mais ils n’ont souvent pas d’armes. Par exemple, un guerrier avec un enfant sur l’épaule, un saint Sébastien (référence à le Bernin) qui retire des flèches de son flan dans le but de se soigner. Je crois qu’on ne peut pas vivre en paix sur la durée, si on veut devenir la personne qu’on doit être vraiment, il faut se batailler. Que ce soit vis-a-vis de la société ou de sa propre famille, qui nous aiguille, par bienveillance, vers un chemin qui n’est pas toujours fait pour nous. De toute façon, qu’on soit beau, laid, grand, petit, il y a toujours quelque chose qui ne plaira pas. On sera soit cantonné à sa beauté, soit à sa bêtise ou à son incompréhension. Il faut se battre pour montrer qu’on existe autrement, et qu’on peut cumuler sur tous les niveaux. 

Aujourd’hui, les hommes comme les femmes ont lourd à porter, on demande aux hommes d’assurer, de part leur force physique ou sexuellement, de faire le premier pas. Quant aux femmes, elles sont dans un rôle de réflexion, de sentiments, maternantes, contraintes mais pas dans l’action. Or, je me sentais, moi-même dans l’action ce qui m’a valu d’être relégué au rang de « garçon manqué » malgré le fait que j’avais le sentiment d’être une vraie fille. C’est un peu comme une femme qui se farde à outrance, il y a une réelle volonté de maquiller son être. Si on se laisse aller à ce qu’attendent de nous nos parents ou la société, on s’use. Il faut s’imposer et être très combatif dès le départ pour assumer et faire exister son individualité, on sait toujours la direction dans laquelle on souhaite aller. On est souvent contrarié dans l’expression de notre individualité, il ne faut pas céder à l’image du bonheur qu’on nous impose et à tous ces termes terribles d’engagement et de construction. L’amour et le désir sont fragiles, on ne doit pas croire à l’image de « la petite maison dans la prairie ». 

L’important est de savoir qu’on peut tout vivre, le champs des possibles est ouvert pour tous, il faut oser et visiter plusieurs univers pour savoir ce qu’on veut.

Votre prochaine exposition est prévue pour cette année, pourriez-vous nous en dire davantage ? 

La prochaine exposition va s’articuler autour de 14 sculptures, elle sera disposée aux Hautes Promenades de Reims, plus précisément à la Porte de Mars, même si au départ, je souhaitais exposer au Musée du Vergeur pour lui redonner vie, faire vivre cette maison et lui donner une visée contemporaine. Finalement, j’ai souhaité être au contact des gens, en extérieur, à la vue de tout le monde, Monsieur Arnaud Robinet, maire de Reims, à trouver l’idée intéressante et à valider mon initiative. Le but étant de démocratiser l’art et le rendre accessible au plus grand nombre possible. J’apprécie le côté minéral et végétal du lieu. Mon exposition met en avant le business autour du terrorisme et de la fin du monde, le côté financier même dans la misère du monde. L’hyper-consommation, et l’hyper-exploitation qui ont été faite depuis près de 60 ans, la place des animaux, domestiqués ou dans notre assiette. 

L’exposition* s’appellera « APOSTAT », et désignera le fait de renoncer publiquement à une croyance, la mise en avant du renoncement. Minéral, végétal, humain: combinaison où l’homme n’est plus le centre du monde mais où l’humain aurait acquis une pluralité. La femme devient la figure emblématique du monde, ce n’est pas une décideuse pleine de pouvoir, c’est juste une femme qui respecte la Vie, qui est dépositaire de ce nouveau Monde, gardienne de l’organisation, sereine, belle, tranquille, consciente. Quelqu’un qui aura compris le fondement de la Vie, très forte et lucide à la fois. L’homme a eu beaucoup de place dans la société, maintenant il est temps de laisser la Femme gérer le monde et écrire une nouvelle histoire, sans guerre, sans pouvoir, sans hormones.

Quels conseils donneriez-vous à de jeunes sculpteurs qui débuteraient dans cet art ?

Je leur conseille d’être très authentique et fidèle à leur essence, à leur personnalité, à leur désir. Il ne faut pas se laisser manipuler par le désir de la société, et de ce que veut le marché de l’art. Il faut être vigilant avec son propre désir. Quitte à trouver un travail à côté, il ne faut pas plier ni concéder face à l’art. Il faut rester honnête dans ses tentatives, beaucoup travailler, être toujours curieux. Dire ce que l’on pense, pas ce que la société attend que l’on dise. L’art, ce n’est pas la forme, c’est le message. 

*L’exposition de Florence Kutten sera visible à partir de Septembre 2021 aux Hautes Promenades de Reims.

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