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REIMS : YVONNE DE BEAUMARCHÉ, SE CONFIE SUR LA PROJECTION DE SON DOCUMENTAIRE

Ce vendredi 17 septembre à 18h30 à l'Opéra de Reims aura lieu la projection du documentaire "Amour, Voyance et Confinement" d'Yvonne de Beaumarché, documentariste rémoise. L'occasion pour nous de revenir plus en détails sur ce qui a marqué nos sphères intimes et professionnelles, l'Histoire et la science via la singularité du confinement qu'elle a, elle-même vécu, à l'instar de chacun de nous. Un documentaire libérateur et poétique à découvrir.

Avec le recul, qu’est-ce que cette période de confinement évoque pour vous aujourd’hui ? Qu’est-ce qu’elle vous a permis d’ exulter ?

La singularité du confinement est d’avoir été une expérience vécue collectivement à l’échelle mondiale. On n’a pas fini de mesurer l’impact de cette expérience sur nos trajectoires individuelles et collectives. 

Ce qu’on a vécu tous ensemble, c’est l’arrêt soudain de tout ce qui constitue le tissu de nos vies quotidiennes. C’était un choc en soi. Tout d’un coup, plus de vie sociale, plus de contacts dans les rues, dans les transports, plus d’écoles, plus de sorties ou de divertissements : plus de « remplissage ».

Sur le coup, moi je l’ai vécu presque comme un soulagement. Dans le film, une amie prof se réjouit d’ailleurs : « Ouf, on va faire une pause ! » … Tout d’un coup, tout s’arrête et tu es presque forcé de prendre un recul énorme sur ton existence. Moi au début, cela me faisait penser à une espèce de Loft Story collectif, du nom de la première émission de Télé-Réalité dans les années 2000, où on est tous là, enfermés chez nous, avec en plus, la possibilité de se suivre sur les réseaux sociaux. Cela relève presque d’une expérience psycho-sociale à grande échelle. Tout de suite, dès le premier jour, j’ai décidé que j’allais enregistrer mes conversations, faire quelque chose, un film sûrement, j’étais excitée car je sentais que c’était une expérience inédite dans l’Histoire, à la fois totalement intime mais qu’on allait la vivre collectivement.

Et donc, on s’est retrouvés face à la réalité brute de nos existences, face à une forme de vide aussi, ce qui est à la fois vertigineux, angoissant mais aussi presque « extatique » car dans ce vide, on peut tout recréer, tout imaginer, tout réinventer. Notre espace mental, habituellement saturé par des sollicitations externes permanentes, peut s’ouvrir à autre chose d’autant plus que le Temps du confinement, n’étant plus borné par nos activités habituelles, était comme un temps suspendu, plus du tout linéaire, mais circulaire. Dans ce documentaire, un ami m’explique que ce nouveau rapport au Temps nous permet d’ouvrir ce que les chamans d’Amazonie appellent « l’espace mental du rêve ».

Donc moi, j’ai fait « ça », j’ai plongé à l’extrême dans cet espace mental du rêve, et pour ne pas m’y dissoudre, je me suis accrochée à ce désir de film pour traverser ces deux mois et me donner un cap en dépit de l’incertitude dans laquelle nous étions quant à l’issue de cette crise sanitaire. Je n’avais de toute façon rien d’autre à faire car tous mes projets documentaires avaient été mis à l’arrêt, les tournages annulés … Là où la plupart de mes amis demeuraient malgré tout cadrés par leur vie professionnelle, même en télé-travail, ou par leurs enfants en bas âge.

Ce que ça m’a permis d’exulter ? Mon Désir, sans aucun doute. L’essence même de mon Désir vital je crois. Désir de vie, désir créatif, désir de moi, désir des autres, désir amoureux, etc …

La vie, avec ses aléas et ses obligations du quotidien, le poids des injonctions et des modèles hérités, nous emmène souvent bien loin de notre Désir Véritable dont parle Lacan, qu’on a tendance à recouvrir de couches de je ne sais quoi pour ne pas avoir à se confronter à lui. Car le Désir, c’est puissant, cela va bien au-delà du désir sexuel. 

Cette explosion du Désir est bien sûr totalement liée au virus de la Covid, cette mort qui rôdait autour de nous, dont on ne savait pas grand-chose, c’était très anxiogène au début. Et bref, le surgissement violent de Thanatos sous les traits de ce virus a réveillé tout aussi violemment Eros, le désir. Cette Tension entre Éros et Thanatos est primordiale, c’est elle qui anime l’humanité.

Je pense ne pas être la seule à avoir vécu le confinement comme un début de retrouvailles avec moi-même, non sans un certain vertige parfois douloureux et mélancolique que le film met en scène. La réalisation de « Voyance, Amour et Confinement » m’a permis de donner un cadre à cette explosion, en 2020, de mon « Désir Retrouvé ».

Ce film il restera à jamais mon « premier film de magie », il m’a permis de découvrir et de ressentir l’essence même de la Magie, qui est l’autre nom du désir véritable. Il m’a permis de comprendre l’intention profonde – jusqu’ici demeurée inconsciente- qui guide ma Destinée, qui fait que je fais ce que je fais, que je désire ce que je désire. Il m’a permis de ressentir la « consistance » de mon existence. 

Donc oui, en résumé, ce que je garde aujourd’hui du confinement, c’est tout ça : un nouveau rapport au Temps qui subitement se suspend, une expérience « psycho-sociale » inédite de repli sur la sphère intime mais imposée à tous en même temps, l’ouverture de « l’Espace mental du rêve » (ou du cauchemar pour certains !) pour emplir ce vide de la vie sociale face auquel on s’est tous retrouvés, ce fantasme, puisque tout se suspend, qu’enfin on va pouvoir tout réinventer, sa vie, la société – on parlait déjà beaucoup du Monde d’Après durant le confinement -. Et puis, oui, cette pulsion de vie face au virus.


Cette projection après cette période de 2 ans, une sorte d’hommage à la liberté retrouvée ?

Je parlerais plutôt de « Désir Retrouvé » car a-t-on réellement perdu notre Liberté en 2020 ? Je ne crois pas, même si sur le coup, comme tout le monde, cela m’a bel et bien agacé… mais pas tant que ça non plus. Car je n’en pouvais plus de cette fuite en avant que ce soit dans ma vie à moi, ou collectivement – on vit toujours dans cette fuite en avant mais 2020 a marqué tout de même une rupture, un éveil de bien des consciences.

Bref, en 2020, on a juste décidé de protéger les plus fragiles et le système de santé. C’est une privation temporaire de Liberté individuelle pour le bien collectif. 

Personnellement, je me sens plus libre aujourd’hui qu’avant 2020, en raison précisément de mon Désir retrouvé. Je me sens plus en cohérence dans mon existence.

Sur le plan collectif, j’ai la sensation qu’on vivait bien plus confinés dans nos zones de confort et nos systèmes de pensée avant le confinement. Paradoxalement, je crois que le confinement a permis à beaucoup d’entre nous de prendre conscience que la véritable liberté se situait sans doute ailleurs que dans cette accumulation de sorties, de vie sociale et de divertissements dont on se sature souvent, aussi extrême ait été par ailleurs l’expérience : le confinement a agi comme un très puissant « révélateur » donc cela a aussi révélé les inégalités et les problèmes sociaux existants d’une façon extrêmement crue, et cruelle (les violences domestiques, le décrochage scolaire, le nombre de dépressions ont augmenté durant cette période).

Donc oui, cette projection deux ans plus tard, a aussi pour but de mesurer le chemin parcouru depuis ce « choc » de 2020 : Qu’avons-nous fait des « révélations » individuelles et collectives que nous avons eu durant le confinement ? 

Qu’avons-nous changé, accompli, libéré en nous depuis ? Nous sommes-nous réendormis ou avons-nous eu le courage de nous mettre en mouvement pour tenter d’incarner, pas à pas et de façon nécessairement bricolée et imparfaite, ce Désir de changement que beaucoup d’entre nous ont ressenti durant le confinement ? 

Personnellement, le confinement est survenu alors que j’ai 42 ans, et que je suis déjà prise dans les questionnements existentiels du milieu de vie où on fait le bilan de sa première partie de vie, où l’on sent subitement l’étau du temps se resserrer et le champ des possibles se restreindre. Donc cette mise à l’arrêt a sans aucun doute décuplé l’effet de cette « crise » dite du milieu de vie chez moi et j’ai opéré des changements radicaux, là où sans cette épreuve, j’aurais peut-être continué à composer, à renoncer, à plier l’échine. Donc oui, si on veut, cette projection, c’est un hommage à la liberté tout autant qu’au Désir, au mouvement, à la foi retrouvés …

Pensez-vous qu’une certaine forme de nostalgie s’empare de ces périodes de confinement ?

Oui, j’entends parfois des gens dire : « j’ai adoré le confinement, ça me manque ». Et moi-même, je le pense parfois, même si de moins en moins. Mais je crois que ce n’est pas le confinement en tant que tel dont nous sommes parfois nostalgiques que précisément cet espace qui s’est ouvert à ce moment-là. Je parle souvent de vortex, ou de maelstrom à propos du confinement. Le temps s’était suspendu, tout d’un coup, il y avait comme une faille spatio-temporelle, un espace par lequel se faufiler, pour prendre la tangente, pour tout changer. Il y a eu ce fantasme ou cette illusion. Donc si nostalgie il y a, c’est sans doute celle du « Temps Suspendu ». C’est une nostalgie de poète, le cri de Lamartine en nous : « Ô Temps suspend ton vol, et vous, heures propices, suspendez votre cours. Laissez-nous savourer les rapides délices des plus beaux de nos jours ». Il faut relire le poème du Lac de Lamartine, tout est dedans : « Aimons donc, aimons-nous ! De l’heure fugitive, hâtons-nous, jouissons. L’Homme n’a point de port, le Temps n’a point de rive ; il coule, et nous passons ».

Voilà, c’est ça, qu’on a touché du doigt pendant le confinement, le fantasme du Temps qui s’arrête, l’illusion qu’il peut rester comme ça, suspendu ad vitam aeternam. C’est presque cruel d’avoir ressenti ça, surtout pour la quarantenaire que je suis, au moment de la crise du milieu de vie, où la question du Temps taraude déjà.

Donc la nostalgie du confinement, c’est une nostalgie primordiale, contenue dans notre inconscient collectif : nostalgie du Temps réunifié, où passé, présent et futur ne font plus qu’un, nostalgie du temps de l’enfance où durant l’espace du jeu, le temps n’existe pas.

Nostalgie du Temps confiné où on était tous un peu hors du temps, dans une bulle : ce mot, « bulle », il revenait tout le temps durant le confinement. Les gens disaient ça : « on est comme dans une bulle ». Une bulle c’est rond, comme le ventre de la femme enceinte. Donc, au final, nostalgie animale du Temps d’avant la naissance, celui de la complétude dans le ventre de notre mère, nostalgie de ce paradis originel.

C’était très puissant, l’expérience du confinement. 

Moi je suis nostalgique de l’état d’extase dans lequel j’ai fait ce film, qui est venu à moi quasi sans effort, dans une forme de pulsion animale. C’est un film fait entièrement à l’intuition, avec le cerveau émotionnel, c’est un film fait avec le ventre, un film absolument féminin. Ce n’est pas tous les jours, en tant que personne qui créé, qu’on vit un tel jaillissement créatif. C’était une jouissance, au sens fort de ce mot. Un orgasme suspendu qui a duré tout le temps de la fabrication de ce film. Donc oui, nostalgie des cimes, quand j’étais « perchée » dans cette création. La descente a duré deux ans, la descente de confinement. Je crois que çà y est, on est revenus au sol, mais transmutée dans mon cas.

Je suis parfois nostalgique de ce moment de passage, d’accouchement de moi-même.

Dans le film, je mets en scène à un moment la grande affiche de cinéma qu’il y a dans mon bureau, c’est une affiche d’un film inconnu des années 70 et le visuel, un dessin, représente une femme qui accouche non pas d’un bébé mais d’elle-même. Le film s’appelle « La femme intégrale », et c’est sans doute ça, la nostalgie du confinement, celle d’un Temps « intégral ». Il y a une forme de toute-puissance dans la création, un moment de complétude totale ressentie, comme dans la passion amoureuse : moi je suis nostalgique de « ça », du moment où j’ai accouché de ce film.



Qu’attendez-vous de cette projection ?

Peut-être précisément, de laisser enfin partir ce film de moi, comme une mère doit apprendre à laisser partir son enfant pour qu’il s’émancipe d’elle et du fantasme de l’enfant que toute mère projette malgré elle sur sa progéniture. C’est (presque) pareil dans la création, en tout cas pour ce film, il y a une illusion contenue dedans, l’illusion dont je parlais plus haut : que le temps peut s’arrêter, qu’on peut tout effacer et tout réinventer, sa Destinée personnelle, celle de l’Humanité.

Dans les faits, c’est plus complexe, car pour réinventer, il faut précisément accepter que le Temps nous est compté, qu’on ne peut pas effacer le passé mais simplement le dénouer patiemment, le guérir, le mettre au bon emplacement en soi pour ne pas qu’il pollue de nouvelles expériences, et cela exige de la patience, du temps, de la constance, de la cohérence, de la foi …et même si l’on en manque. Ce qui vaut à l’échelle intime vaut aussi à l’échelle collective. 

L’affiche dédiée à la projection du documentaire d’Yvonne de Beaumarché, « Amour, Voyance et Confinement ».

Bref, cette projection doit peut-être permettre d’exorciser quelque chose, de se détacher définitivement de cette part d’illusion contenue dans ce film : l’illusion qu’il suffirait de « croire » pour que les choses changent, sans avoir à agir sur soi-même. Alors que tout l’enjeu est justement d’ancrer l’espace mental du rêve dans la vie réelle qui est par définition imparfaite et impure, d’apprendre à composer avec le mur de la réalité, comme en Amour. Composer avec la réalité de l’Autre, et avec ses propres limites, ses propres empêchements internes. Le courage se situe à cet endroit-là, dans l’affrontement conscient avec la réalité et soi-même.

Et puis, une projection c’est avant tout aller à la rencontre des gens « pour de vrai », alors que souvent dans mon métier, la rencontre se fait par écran interposé, ce qui est plus confortable, moins stressant. 

Mais ce partage, c’est l’essence de ce pourquoi je fais ce que je fais, et c’est très important pour moi de projeter ce film physiquement à Reims, où j’ai grandi et vécu la moitié de ma vie.

C’est l’occasion d’un échange concret. Une petite graine plantée dans le sol pour poursuivre l’Utopie qui est la mienne et la raison d’être de ce que je fais, de mes films :  rencontrer l’Autre.

Crédit photos: Sergii Zinko- Shutterstock.

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